Dom Juan par la Comédie de Valence

Hier soir, nous avons assisté à la dernière représentation du Dom Juan de Molière par la Comédie de Valence, à l’occasion du Festival d’Alba-la-Romaine.
Et bien, voilà bien longtemps que je n’avais pas pris un pied pareil au théâtre ! Outre le cadre unique dans lequel la pièce était jouée, et dont la mise en scène profite à fond, c’est justement cette dernière qui est formidable, pleine d’inventivité, d’idées originales, mêlant le texte classique de Jean-Baptiste Poquelin à un jeu moderne, humoristique, actuel, sans en faire trop. Elle utilisait à la fois les indications laissées par l’auteur et les techniques de notre siècle (comme la caméra numérique par exemple), sans que ça ne semble ni saugrenu, ni déplacé.
Les acteurs étaient, eux aussi, formidables. Tous autant qu’ils étaient. Et dès les premiers mots prononcés par Sganarelle, nous avions les larmes aux yeux tellement nous riions. Dom Juan (interprété par le très choupinou Olivier Werner, dont on a pu admirer de manière fugace toute l’anatomie lors d’une scène tordante) était très convainquant par son attitude, son phrasé, sa manière de déclamer les paroles de Molière, si bien que nous ne nous rendions pas compte des quelques différences de vocabulaire qu’il existe entre notre français d’aujourd’hui et celui du XVIIème siècle. Et pour ceux qui pouvaient en douter encore, l’une des dernières scènes a dû finir de les convaincre. La tirade de Dom Juan de la première scène de l’acte V était magnifique : Dom Juan, debout sur une estrade, face à un micro, filmé en direct et l’image projetée derrière lui, à la manière d’un homme politique bien connu (et qui doit bien faire 1m60 de moins que lui), imitant sans trop en faire ses mimiques, nous a balancé cette théorie sur l’hypocrisie que nous avons pris en pleine poire. Comme quoi, depuis 1665, les choses n’ont pas beaucoup changées, les personnes sont les mêmes et ceux qui veulent les piéger pour avoir le pouvoir utilisent toujours les mêmes artifices et les mêmes ficelles. (Vous trouverez un peu plus bas cette tirade pour ceux qui ne la connaitrait pas).
Alors, si par hasard, vous avez l’occasion de passer par Valence entre le 24 septembre et le 06 octobre prochain, n’hésitez pas une seconde et filer voir cette pièce au Bel Image.
Extrait de Dom Juan, acte V, scène première :
« DOM JUAN.- Il n’y a plus de honte maintenant à cela, l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer aujourd’hui, et la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages. C’est un art de qui l’imposture est toujours respectée, et quoiqu’on la découvre, on n’ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement, mais l’hypocrisie est un vice privilégié, qui de sa main ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d’une impunité souveraine. On lie à force de grimaces une société étroite avec tous les gens du parti; qui en choque un, se les jette tous sur les bras, et ceux que l’on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être véritablement touchés: ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres, ils donnent hautement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j’en connaisse, qui par ce stratagème ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d’être les plus méchants hommes du monde? On a beau savoir leurs intrigues, et les connaître pour ce qu’ils sont, ils ne laissent pas pour cela d’être en crédit parmi les gens, et quelque baissement de tête, un soupir mortifié, et deux roulements d’yeux rajustent dans le monde tout ce qu’ils peuvent faire. C’est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes, mais j’aurai soin de me cacher, et me divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai sans me remuer prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu par elle envers, et contre tous. Enfin, c’est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m’érigerai en censeur des actions d’autrui, jugerai mal de tout le monde, et n’aurai bonne opinion que de moi. Dès qu’une fois on m’aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du Ciel, et sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d’impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui sans connaissance de cause crieront en public contre eux, qui les accableront d’injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. C’est ainsi qu’il faut profiter des faiblesses des hommes, et qu’un sage esprit s’accommode aux vices de son siècle. »























