
Ce matin, je suis grave…
Actuellement, mon livre de chevet est Germinal. Je ne l’avais jamais lu. J’ai d’ailleurs, je pense, lu très peu de Zola en entier, hormis le passage obligé de L’assommoir qui m’avait beaucoup plu, je ne m’étais jamais replongé dans une œuvre de cet auteur.
Là, je le fais pour raisons professionnelles, mais c’est un véritable plaisir que de relire un classique, ouvrages que j’ai abandonnés après ma sortie de la fac pour cause d’overdose.
Le sujet abordé dans Germinal et son l’environnement me semble très proche. Mon arrière-grand-père était mineur, mon grand-père avait commencé sa vie professionnelle de la même manière et le fait d’avoir visite « Big Pit » au Pays de Galles figent des images parfaitement nettes dans mon esprit. Ce que nous conte Zola recoupe ce que nous a conté le mineur, reconverti en guide touristique, qui nous a fait descendre au fond de ce grand trou : la misère, les enfants, dès l’âge de 4 ans, et les femmes qui travaillaient 12 heures par jour, les chevaux qui descendaient et qui ne remontaient qu’une fois morts… Je me rappelle que nous étions repartis bouleversés par ces témoignages qui ne dataient pas d’un temps si lointain que ça.
Germinal passe pour être le premier roman socialiste. Il s’agit de la classe populaire contre celle du patronat, et même si les antagonismes qui y sont décrits peuvent sembler aux premiers abords un peu caricaturaux, ils prennent tout leur sens quand on s’aperçoit que tout ce qui est raconté sur la vie des ouvriers du coron est exacte. Cette misère absolue où un mère préfère que son fils de 10 ans périsse au fond de la mine plutôt qu’il s’en sorte infirme car elle n’a pas les moyens de nourrir un bouche qui ne rapporte pas est marquante au delà du raisonnable :
« La voiture passe ; et, derrière, la Maheude aperçut Maheu qui accompagnait le brancard. Alors, quand ont eu posé ce brancard à sa porte, quand elle vit Jeanlin vivant, avec ses jambes cassées, il y eut en elle une si brusque réaction, qu’elle étouffa de colère, bégayant sans larmes :
– C’est tout ça ! On nous estropie les petits, maintenant !… Les deux jambes, mon Dieu ! Qu’est-ce qu’on veut que j’en fasse ?
– Tais-toi donc ! dit le docteur Vanderhaghen, qui avait suivi pour panser Jeanlin. Aimerais-tu mieux qu’il fût resté là-bas ?
Mais la Maheude s’emportait davantage, au milieu des larmes d’Alzire, de Lénore et d’Henri. Tout en aidant à monter le blessé et en donnant au docteur ce dont il avait besoin, elle injuriait le sort, elle demandait où l’on voulait qu’elle trouvât de l’argent pour nourrir des infirmes. Le vieux ne suffisait donc pas, voilà que le gamin, lui aussi, perdait les pieds ! »
Après ce passage, Zola met en parallèle l’insouciance des bourgeois qui dirigent les mines et leurs idées préconçues sur leurs ouvriers.
« Mais, à ce moment, la voix de Mme Hennebeau appela, du premier étage.
– C’est toi, Paul ?… Monte donc me donner des nouvelles. Sont-ils drôles de faire les méchants, ces gens qui sont si heureux ! »
« M. Hennebeau combattit cette théorie, mais il convint que les année heureuses avaient gâté l’ouvrier.
– Quand je songe, cria-t-il, que ces gaillards, dans nos fosses, pouvaient se faire jusqu’à six francs par jour, le double de de ce qu’ils gagnent à présent ! Et ils vivaient bien, et ils prenaient des goûts de luxe… Aujourd’hui, naturellement, ça leur semble dur, de revenir à leur frugalité ancienne. »
Ces deux extraits reflètent le décalage de ce qui est et de ce qui est cru. Mais surtout, ils sont aujourd’hui encore d’une modernité et d’une actualité effrayante, tout comme l’intégralité du roman. Déjà, à cette époque, tout était bon pour augmenter les profits, comme de baisser de deux centimes les salaires des mineurs, ce qui ne semblaient rien pour ceux qui prenaient la décision, mais qui était dramatique pour ceux qui subissaient cette décision.
La modernité du propos de Germinal m’a sauté aux yeux, ou plutôt aux oreilles, hier matin, lorsque, prenant ma douche, j’écoutais d’une oreille distraite les nouvelles lancées par la radio.
En Belgique, les employés de Carrefour sont en grève. La cause : 2000 licenciements, baisse du nombre de jours de congés pour ceux qui ont la chance de rester, et bien évidemment gel des salaires. Réaction de la direction de Carrefour Belgium : cette grève va faire perdre 14 millions d’euros au groupe!
Ce que je retiens, c’est qu’on se fiche comme de la guigne de ces employés qui eux, ne perdent pas 14 millions d’euros, mais qui perdent leur travail, leur salaire, de ces familles qui devaient vivre sur ce salaire, justement. Ce que je retiens, c’est que Carrefour fait 14 millions d’euros de chiffre d’affaire en Belgique en un seul samedi ! Est-ce que ce seul chiffre ne justifiait pas qu’on garde ces emplois. Je simplifie peut-être, mais je ne suis pas certain de me tromper.
Il faudra bien qu’un jour les dirigeants, les actionnaires, les fonds de pension comprennent que ce sont les ouvriers, les employés qui consomment leurs produits. Et que la course à la rentabilité s’arrêtera nette le jour où les consommateurs ne pourront plus consommer faute de moyens, moyens que leur donnait leur salaire.
J’ai juste la vague impression que l’on retourne en arrière. Ca me révolte et ça me fait peur. Je me sens naïf en même temps, naïf et tellement impuissant face à cette naïveté.
Ce matin, je suis grave…